Une recette simplissime, qui ne vous rendra pas maître du monde, mais permet de frimer dans de petites verrines à l'apéro.
« Mouhahahahahahaha ! »
La forêt toute entière frémit au cri de triomphe de la Sorcière. Elle avait enfin trouvé la formule oubliée de la potion toute-puissante. Plus que quelques ingrédients à trouver, et elle serait
Maître du Monde. Pour tous les autres êtres vivants, il était temps de se cacher sous terre, ou ailleurs, comme ils pouvaient.
Les premières à se carapater furent les carottes. Elles étaient en train de bronzer sur des transats, au Bar de la Plage, au bord de l’étang. Elles prenaient juste la couleur orangée souhaitée,
quand l’alerte retentit. En moins de temps qu’il ne faut pour les râper, elles se retrouvèrent dans la terre, leurs fanes dépassant à peine, cachées dans un bosquet de fougères.
Les autres végétaux développèrent des stratégies de camouflage. Les tomates pâlirent de peur, et furent beaucoup moins visibles. Les concombres, qui n’étaient pas des plus finauds, restèrent sur
place, espérant juste qu’on ne les remarquerait pas. Les fleurs, ces prétentieuses, se pavanaient à qui mieux mieux, se vantant d’être trop belles pour être cueillies. L’on verra que l’orgueil
n’est pas forcément le meilleur moyen de survie. Les cerises se contentèrent de faire comme avant, c’est-à-dire de pousser presque exclusivement sur les branches inaccessibles au cueilleur
lamba.
Chez les animaux, la fuite parut à tous la meilleure solution. De véritables autoroutes des vacances furent bientôt créées au travers des arbres, tant ils étaient nombreux à déguerpir. Des plus
gros aux plus petits, nul ne voulait rester pour assister à cela. Quand enfin le dernier des coléoptères arriva à la lisière de la forêt, longtemps après les cervidés, le cri cessa. Les feuilles
des chênes frémissaient encore des ondes qu’il avait provoquées.
Toute à son humeur triomphante, la sorcière sortit de sa hutte, le panier à la main. Le pouvoir réside souvent dans les choses les plus simples, et il était impératif pour le succès de son
entreprise qu’elle relevât tous les ingrédients elle-même. Déléguer revenait toujours à perdre une parcelle de son autorité. Elle l’avait expérimenté lorsque son assistant avait malencontreusement
tenté de la brûler vive dans son chaudron. C’est depuis ce temps qu’elle vivait seule au fond de la forêt, consacrant tout son temps à son Graal personnel.
Il lui fallait tout d’abord un mélange de poudres végétales. Chantonnant un air romantique car elle n’avait pas oublié qu’autrefois, elle avait été une jeune femme, elle suivit le sentier qui
partait de la clairière. La recherche fut tout d’abord facile. Les feuilles s’amoncelaient comme un matelas délicat au fond de son panier d’osier, n’attendant plus que d’y voir couchés les
ingrédients les plus délicats. C’est pourquoi elle se dirigea de son pas le plus guilleret vers le refuge des aulx sauvages. Il était impératif de cueillir l’ail des ours au moment où la rosée du
matin s’en évaporait, afin de ne point perdre les substances vitales qui donneraient toute son efficacité à la potion. La sorcière décida donc de passer la nuit dans le sous-bois, accroupie devant
un bouquet d’ail. Malgré les crampes, malgré l’inconfort, malgré une lancinante envie d’éternuer, il s’agissait de ne pas rater LE moment de la cueillette. Le petit matin approchait et elle tentait
de ne pas vaciller. Le panier était posé juste derrière elle, l’anse offrant un soutien léger bien que précaire à son postérieur imposant. Les premières gouttes avaient perlé sur les feuilles
vertes. Elle tendit la main, prête à l’arrachage. L’opération était compliqué, car il lui fallait en même temps guetter le lever du soleil, à l’opposé. Enfin la seconde arriva. L'extraction
fut prompte, et si la sorcière se retrouva les quatre fers en l’air, un pied d’ail sauvage à la main, personne n’en sut jamais rien dans cette forêt désertée de ses habitants.
La nuit avait été difficile, et la sorcière décida donc de rentrer chez elle. Le pouvoir suprême pouvait atteindre quelques jours de plus.
Il lui fallait égrainer les plantes qu’elle avait ramassées la veille. Au bout de quelques heures de cette tâches méticuleuse, des crampes dans les doigts vinrent s’ajouter à celles qui lui
paralysaient les mollets. « Maître du Monde, Maître du Monde », marmottait-elle entre ses dents pour s’encourager.
Egrainer, puis piler. Telle Baba-Yaga, la Sorcière s’installa dans son mortier géant. L’opération était d’autant plus dangereuse que les graines de cuminum cyminum, ingrédient absolument
nécessaire, étaient réputées éloigner les sorcières. Il lui fallait donc piler sans respirer. La récitation de mantras lui fut d’un grand secours dans cette opération, puisqu’elle était capable de
les débiter du début à la fin sans reprendre son souffle. Au bout de plusieurs heures d’effort, elle obtient enfin la précieuse poudre.
Un peu de sang de chauve-souris séché fut ajouté à la préparation. En plus d’être un excellent conservateur, il ajoutait un goût aigrelet fort agréable à toute potion trop amère. La sorcière se
félicita d’être une fidèle lectrice de Sorcière à Table, même si trouver ce mensuel dans des coins reculés de la forêt était de plus en plus difficile.
Ses précieuses poudres à l’abri dans des bocaux, l’ail soigneusement conservé dans la cave, il ne lui restait plus qu’à trouver le principal composant de son philtre de pouvoir. Elle reprit donc
son panier et son chemin, sûre d’en avoir fini dans la journée.
Mais quand elle arriva près de l’étang, quelle ne fut pas sa surprise de constater la disparition de ce qu’elle recherchait. Pas la moindre gironille à l’horizon, pas un seul brin de fane de
pastonade en vue. Ce fut en baissant la tête, désapointée, qu’elle remarqua les fanes qui émergeait du bosquet de fougères. Elle sentit alors que seule la surprise serait son alliée. Elle fit mine
d’abandonner son panier et de se rendre au bord de l’eau, admirant le paysage de nombre de sifflements approbateurs, entrecoupés de « Mazette ! » et de « Sacredieu, que c’est beau ! ». Les carottes
étonnées d’entendre une voix si douce et si joyeuse pointèrent hors de terre. C’est alors que le panier, ensorcelé comme il convient à une sorcière, se jeta sur elles et en emprisonna un bon kilo
dans ses mailles d’osier. Elles eurent beau crier, rien n’y fit. Leurs consoeurs s’étaient empressées de descendre six pieds sous terre, à tel point que la récolte des carottes est devenue
extrêmement difficile dans cette contrée lointaine. Elles eurent beau se débattre, rien n’y fit non plus. Le panier ricanait de leurs efforts inutiles, et la sorcière sifflotait de plus belle en
rentrant chez elle.
Le grand jour était donc venu. Tous les ingrédients étaient disposés sur le plan de travail. Elle éplucha, hacha, touilla, remua, goûta, mixa, et se préparait enfin à ingurgiter la mixture infâme
quand elle sentit qu’on la saisissait par les chevilles. Elle se retrouva en train de bouillir dans son chaudron pour la deuxième et dernière fois de sa vie, sans qu’elle comprît jamais qui avait
mis fin à son projet de domination du monde.
Dans la forêt, les concombres retirèrent leur masque, et revinrent à leur anonymat. Personne ne sut jamais rien de leur courage, et c’est bien dommage.
Soupe de carottes
500g de carottes épluchées et coupées en gros morceaux
½ litre de bouillon, ou ½ litre d’eau et un cube de bouillon (de ce qu’on veut, volaille ou légumes selon l’humeur)
1 ou 2 gousses d’ail selon la taille et le goût
cumin et paprika au pifomètre.
un verre de jus d'orange
On mélange tout sauf le jus dans la casserole, on attend que les carottes soient cuites (une vingtaine de minutes), on mixe au veuveu en ajoutant le jus d'orange et on attend que ça
refroidisse.
Note pour le lecteur non averti: Le veuveu est autrement appelé "mixeur plongeur".
Quant à notre héros le concombre, il se retrouvera bientôt mêlé à une sombre histoire de meurtre au yahourt dans un prochain épisode.