Dimanche 10 mai 2009
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La morale de cette histoire est qu'entre la gourmandise et la coquetterie, il faut choisir son vilain défaut.
Belle. Elle devait se faire belle, resplendir, briller de mille feux, bref être l’étoile de la soirée. Soit on ne verrait qu’Elle, soit ce serait son dernier bal. Comme son premier
d’ailleurs.
Depuis son plus jeune âge, ses parents lui répétaient qu’elle était belle. Elle avait fini par en être persuadée. Ce n’était pas faux, mais sa plastique étaient encore magnifiée par l’admiration
de toute la maisonnée.
Seule sa petite sœur y aurait trouvé à redire, si toutefois on lui avait demandé son avis.
Au berceau déjà, on la paraît des plus belles toilettes. A sept ans, elle avait revêtu sa première robe de soie, comme si c’était déjà celle de son mariage. La traîne en organdi encombrait à elle
seule la moitié du salon. A dix ans, sa garde-robe envahissait une chambre du premier étage. La petite sœur avait été reléguée sous les combles, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Chaque
semaine, sa mère l’emmenait de rendez-vous en rendez-vous, du cabinet d’esthétique à celui de coiffure, sans oublier les essayages sur mesure et les séances chez le photographe.
Des heures entières , pendant des années, avaient été consacrées à son apparence, et aujourd’hui, à quelques jours de son premier bal, elle entendait que ce ne soit pas en vain. Depuis des
semaines déjà, les conversations de la famille tournaient autour de sa tenue. Rose ou pas rose ? Les débats étaient vifs, des alliances se construisaient autour de la chevelure pour se défaire
aussitôt à propos de la profondeur du décolleté. La mère était d’accord pour tout, mais changeait d’avis aussi souvent que sa fille. Le père voulait savoir combien cela allait coûter tout ça,
mais se disait aussi prêt à tous les sacrifices pour le succès de sa fille aînée. La grand-mère était elle obsédée par les rubans. Il fallait en rajouter ici, mais surtout pas là. Le frère
demandait d’un air graveleux quelle serait la profondeur du décolleté, et s’il pouvait amener des copains. Les jumelles ne perdaient plus leur air béat dès que le mot « robe » était prononcé. La
petite sœur se taisait, mais de toute façon personne ne lui demandait son avis.
Le grand soir approchait. C’était la dernière séance d’essayage. Des larmes d’énervement perlaient aux yeux de la jeune fille. Elle laissa échapper un petit cri aigu lorsqu’une épingle la piqua
juste sous le sein gauche. Peut-être la couturière était-elle un peu contrariée d’avoir dû changer la coupe au dernier moment, mais cela, nul ne le sut, car l’employée sentait bien que ce n’était
pas le moment d’ouvrir la bouche pour autre chose qu’un compliment.
Enfin le moment arrivait, plus que quelques heures. Elle attendait dans sa chambre, propre, que chacun vienne à son tour contribuer à son instant de gloire. Hors de question de sortir aujourd’hui
et de risquer de se faire décoiffer par le vent ou la pluie, tout se ferait à domicile. La coiffeuse fit son entrée la première, puis l’esthéticienne. Elle était désormais presque prête. Ses
cheveux tirés en chignon la faisaient souffrir, on aurait dit que la peau du crâne elle-même avait été ramenée en arrière. Elle tentait avec plus ou moins de succès de transformer son rictus de
douleur en sourire de bienvenue. La mèche bouclée, échappée volontaire du chignon (« Cela effacera ce côté un peu strict, vous ne trouvez pas ? »), lui chatouillait le nez, mais elle n’osait la
repousser, de peur de défaire la parfaite ordonnance de son maquillage. Elle n’avait aucun désir de passer à nouveau trois heures sans avoir le droit d’éternuer. Et pourtant, elle en avait
sacrément envie. Quelle horrible petite démangeaison au niveau des narines. Elle revenait de plus en plus fréquemment depuis le début de l’après-midi.
En attendant l’arrivée de La Robe, elle se massait les jambes et les bras avec de l’huile à paillettes. Elle était seule, mais il lui semblait entendre le refrain que sa mère lui serinait depuis
sa tendre enfance : « Tout est dans les détails ma chérie. » Cette activité presque machinale la délassait habituellement, mais elle ne pouvait s’empêcher aujourd’hui d’être inquiète, sans savoir
d’où cela provenait. Elle croyait déceler sur sa peau d’albâtre de petites rougeurs.
On frappa, La Robe arrivait. Elle tenta de faire taire mentalement les picotements de son nez, et se leva pour ouvrir. C’était sa mère, qui ne voulait laisser à personne d’autre l’honneur
d’habiller la reine de la soirée. La Robe fut dépliée, déployée, enfilée, boutonnée. Elle tombait à merveille à mi-mollets, et révélait juste ce qu’il fallait de la naissance des seins. Le
coloris était parfaitement assorti à sa carnation habituelle. Pourtant, elle ne put s’empêcher de remarquer le froncement de sourcils de sa mère lorsque celle-ci recula pour juger de l’effet
produit.
Enfin, c’était le moment. Il ne restait plus qu’à enfiler les escarpins. Ils avaient été choisis de manière à mettre parfaitement en valeur la finesse de sa cheville. Il lui sembla que la boucle
était un peu difficile à refermer, que le pied était un peu serré, mais il n’était plus temps de s’en inquiéter. Elle jeta son manteau sur ses épaules, s’enroula dans une grande écharpe pour ne
pas risquer d’attraper froid, et rejoignit le reste de la famille dans la voiture. Tous étaient là pour assister à son éclosion. Le père conduisait, le frère assis devant lui aussi car la mère
refusait de céder sa place aux côtés de sa fille. Les jumelles et la petite sœur étaient assises derrière, les unes muettes d’admiration, l’autre par habitude sans doute. La tension montait dans
la voiture, durant la demi-heure de trajet. Les phrases fusaient, aussitôt interrompues. « Et si le jeune M. était là ? » « On n’a pas oublié le sac ? » « Tu crois que la fille du juge aura une
robe rouge ? »
Enfin le père s’arrêta, laissant descendre sa femme et ses enfants devant la grande porte. La mère cria à la petite sœur : « Mais enfin tiens-lui donc la porte, tu ne vois pas qu’elle va se salir
? » Ils entrèrent dans la pénombre, et laissèrent les manteaux aux vestiaires.
La Reine de la soirée se préparait à avancer vers son destin. La double porte battante s’ouvrit dans un décorum à l’ancienne. Son nom retentit alors qu’elle faisait un pas en avant. Tous les
regards se tournèrent vers elle, comme elle l’avait espéré. Ou presque.
Avant de s’évanouir, elle eut le temps d’entendre le cri d’horreur de la salle.
***
Le médecin se pencha vers le visage bouffi de sa patiente. Il n’avait jamais vu un eczéma pareil, combiné une rhinite allergique carabinée. La jeune fille paraissait ne savoir que faire,
entre éternuer et se gratter. Mais surtout, elle jetait partout des regards apeurés, et exigeait que toutes les lumières soient éteintes. Son décolleté couvert de boutons rouges, ses membres
gonflés, les éternuements, tout cela traduisait une allergie alimentaire. Mais des sanglots incessants vinrent répondre à ses questions.
***
En bas, à la cuisine, la petite sœur rangeait soigneusement les ingrédients des gâteaux qu’elle avait confectionnés dans la matinée, et qu’elle avait disposés dans toutes les chambres, sans dire
un mot, comme à son habitude.
Cookies au gingembre
140 g de beurre (la moitié de beurre doux, l’autre de ½ sel)
Une demie tablette de chocolat noir
150g de sucre roux
1 œuf
250g de farine (dont 50g de farine de châtaigne si vous avez ça sous la main)
1 poignée de gingembre confit haché en tout petits dés.
Il faut préchauffer le four à 180° (th 6).
J’ai fait fondre le beurre et le chocolat en même temps. Une fois ce mélange fondu, je l’ai mélangé au sucre, puis j’ai rajouté l’œuf et la farine. Enfin, j’ai incorporé les petits morceaux de
gingembre.
Je mets du papier sulfurisé sur la plaque du four (ça évite de la vaisselle après), et je dépose dessus des petites boules de pâte légèrement aplaties. Je mets au four 10 minutes environ. On a
l’impression que ce n’est pas cuit quand on les sort, mais si en fait.
Le plus dur est d’attendre que ce soit froid pour les déguster.
Ça, c’est un dessert à paillettes, non ?
Après avoir goûté, je pense qu'il vaudrait mieux raper le chocolat et l'incorporer en même temps que le gingembre, façon pépites. Pépites et paillettes, quel joli titre pour un prochain
article. (Je tente de maîtriser l'art du teasing en même temps que celui de la cuisson des cookies).